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Les autres lieux de la ville : La petite ceinture, antithèse de la ville au cœur de la ville.

 

Bravo aux auteurs qui ont su développer et décrypter mon travail.

BBKORP

Les autres lieux de la ville : La petite ceinture, antithèse de la ville au cœur de la ville..

 Notre questionnement sur les « autres lieux » nous a amené à nous intéresser à cet espace qui semble être quasi désert alors qu’il est au cœur de la métropole parisienne. En regardant vers ses origines et grâce au travail d’un jeune photographe parisien, nous proposons de voir comment cet espace a pu se constituer en une sorte d’antithèse de la ville.

La genèse d’un espace résiduel

Les origines de la petite ceinture remontent à la deuxième moitié du XIXsiècle. Le développement du chemin de fer, et en particulier des lignes radiales au départ de Paris entraine la multiplication des grandes gares terminales (St Lazare, Austerlitz…). Ces aménagements revenant à des compagnies privées, aucun plan d’ensemble n’est envisagé pour l’interconnexion des gares, si bien que la ville devient un point de rupture de charge, les voyageurs devant emprunter une voirie urbaine déjà bien encombrée pour transiter entre les dix terminus ferroviaires.

L’Etat décide alors la construction d’une ligne de chemin de fer ceinturant Paris à l’intérieur des boulevards des Maréchaux. En plus de relier les grandes gares entre elles, cette ligne a la vocation stratégique d’assurer l’approvisionnement des nouvelles fortifications construites à partir de 1841 (Enceinte de Thiers), aussi bien en hommes qu’en ravitaillement ou en armement. La construction de l’infrastructure débute en 1852 pour s’achever en 1869. Elle forme alors une boucle de trente-deux kilomètres de long.

La guerre franco-prussienne (1870) démontre l’intérêt de cette ligne (huit cent mille hommes de troupes transportés en six mois), mais aussi ses limites avec son manque de capacité, ce qui mènera à l’aménagement en périphérie de la Grande Ceinture en 1877.

Face à la concurrence croissante du métropolitain, le trafic voyageur décline et la ligne est désaffectée au trafic de voyageurs en 1934. Laissée en friche, elle est progressivement murée, grillagée, quand elle n’est pas tout simplement amputée d’une partie de ses voies ferrées. Seul vingt-trois des trente-deux kilomètres originels subsistent de nos jours.

Cet espace ne possède aujourd’hui plus aucune fonction propre. On pourrait à première vue penser qu’il est complètement déserté, inhospitalier. Pour autant, ceux qui l’arpentent ont pu constater le contraire.

Enquête sur les « inhabitants » de la petite ceinture

Nos recherches sur cet « espace résiduel » nous ont aiguillés vers le blog du jeune photographe BBKORP (https://bbkorp.com/category/urban-ghosts/) qui arpente depuis plusieurs années cette ancienne ligne.

Nous avons souhaité faire connaitre une enquête qu’il a réalisée et publiée en 2012 dans laquelle il s’intéresse aux « inhabitants » de ce lieu : https://bbkorp.com/2012/12/15/264/.

Arpentant un tronçon de la ligne situé entre la flèche d’or (XXe arrondissement) et Tolbiac (XIIIarrondissement), le photographe nous fait remarquer la topographie particulière des lieux : tantôt creusée comme une faille dans la ville, tantôt surélevée pour franchir d’autres voies, la petite ceinture s’inscrit dans un rapport d’isolement net de l’urbanité qui l’entoure. Elle est parfois traversée par des ponts, mais toujours les pieds l’évitent, la contournent, comme si la ville l’avait refoulée.

L’accès y est difficile (comme nous avons pu nous en rendre compte lorsque nous nous sommes rendus sur le terrain). Grillages, barbelés, parpaings… la ville a déployé tous les moyens d’évitement dont elle dispose pour isoler cet espace. Pour autant, BBKORP remarque les tôles arrachées, les barbelés découpés, et nous laisse comprendre que cet espace est habité.

Son exploration le conduit jusqu’aux abris de fortune des SDF : tentes, cabanes en planches de bois aménagées sous les ponts. Cette zone se présente comme une « ville antithétique », dans le sens ou toute une population y vit –y survit- en faisant directement face aux conditions rigoureuses de l’environnement extérieur. L’architecture de ces lieux, qui a fait l’objet d’une réappropriation, est loin d’être humanitaire. Si bien que le photographe n’hésite pas à qualifier les habitants de ce lieu inhabitable par le terme « inhabitants ».

Le travail de BBKORP nous confirme la nature « d’autre lieu » de la petite ceinture, au sens Stalkerien du terme. Espace interstitiel, abandonné, imprégné de la mémoire de son passé ferroviaire, il peut aussi être vu comme le « négatif de la ville », la « face obscure de la ville » que Paris semble refouler. Un « négatif de la ville » à plus forte raison qu’il constitue une sorte de « ville antithétique » au cœur d’une métropole de dix millions d’habitants. Si La ville est sensée produire les conditions idéales pour abriter la vie (habitat), son négatif qu’elle renferme et qu’elle refoule héberge a contrario la vie dans les conditions les plus rudes.

Louise Deguine, Amaury Lefévère, Laurane Néron

Inhabitat [fragment]

Je me fige pour photographier, quelqu’un surgit. Un Inhabitant !
Il porte un sac en plastique blanc et marche d’un pas régulier vers sa tente. La dernière sur la photographie.
Je continue mon « inspection », ne touchant à rien, captant seulement les éléments de cet espace. Cherchant du détail, du renseignement sur le mode de vie. Une télévision ou une radio semble s’allumer dans la dernière tente.
Le tracé s’achève. Le travail de relevé photographique mutique aussi. Beaucoup d’images, beaucoup d’exemples variés. Aucune parole, uniquement des regards inspectant froidement les décors comme des scènes de crime.
Je me dirige vers la « sortie », une barrière découpée, rouillée et froide. Mais cet inhabitant me hante.
Eux que je n’avais pas croisés une seule fois lors de cette étude sur leurs habitats. Je dois lui parler car ici ne résident pas seulement des tentes mais ceux qui y vivent, ceux là même qui les construisent. Je
ne peux m’empêcher d’aller lui parler. Ne serait-ce que pour savoir comment il « fait ».

« Bonsoir, bonsoir » dis je.
Temps long.
« Bonsoir, qu’est-ce que vous voulez ? » me répond t-il hésitant, comme si je m’étais trompé d’interlocuteur.
Je me présente. Moi et mon but ici.
Je demande « Et comment faites-vous pour le matériel ? Les tentes, les couvertures, la radio ? Vous récupér… » Celui-ci me coupe.
« Ah non, mais moi je travaille monsieur. »
Eberlué, bien que je connaisse la situation de beaucoup de travailleurs en situation précaire, je questionne alors « Mais alors, pourquoi êtes vous ici ? Dehors ? Vous n’avez pas suffisamment pour louer quelque chose ? »

« Mais monsieur, regardez ma couleur, on est en France monsieur. Et vous savez il ne faut pas seulement de l’argent pour avoir quelque chose. »

10 minutes plus tard je suis dehors, dans la fourmilière, prisonnier cette fois de l’insolitude.
La nuit est tombée et la Petite Ceinture est derrière moi. Elle n’existe que parce que je l’ai regardée et arpentée. Elle persiste dans l’esprit comme une névrose, une obsession qui nous a tenus hors du temps pendant… un instant. La ville, quand à elle se soucie d’autre chose, de grandir, de s’étendre peut-être.

Zone de fin?

La Petite Ceinture de Paris est donc un espace complexe. Un intérieur à ciel ouvert. Une « zone » où les lois sociales des hommes s’arrêtent. Les pieds, le corps l’évitent en passant dessous ou la survolent sur un pont, une passerelle. Ignorant le microcosme qui s’y développe et le chaos qui s’opère. Car la Ceinture triche et trompe, elle qui semble si figée depuis que les trains l’ont désertée.

La végétation, omniprésente, informe sur son devenir à l’arrêt. La «PC» est un non-lieu dans la ville, dénuée de sa fonction, elle semble mourir dans une résurrection verte.

Mais dans ce dernier élan vital d’autres facteurs prennent vie, du moins continuent une existence.
Les « inhabitants », surnom que j’ai donné sur tant de lignes, désigne en provoquant par une négation ce que la ville ne voudrait pas voir. Comme un cauchemar, une maladie urbaine qu’elle tenterait de dissimuler dans ses veines, cette artère que forme la Petite Ceinture sur le territoire.

L’inconnu attire l’anonyme.
Le « SDF » dans le lent déroulement de désocialisation perd peu à peu son identité et finit par se confondre avec son arrière plan. Tout est une question de regard, de ce que l’on veut voir et si l’on veut voir.
La ville est un système pour l’animal politique qu’est l’homme. Et tout comme lui elle agit par sa puissance, elle assimile mais rejette aussi, à la manière d’un système immunitaire.

Mais des lieux échappent à sa loi. Et la « PC » est un lieu d’exil, dangereux, c’est le dernier stade du processus, car dessus, aucun regard ou presque ne se pose. Et il est question d’Homme, et l’Homme sans l’autre n’existe pas.
« comment exprimer qu’on était ignorant, d’une ignorance qu’on ignorait ?» s‘interrogeait Henri Raymond dans Les aventures spatiales de la raison.
Ce terme « d’inhabitant » est donc là pour soulever deux données premières, celle de l’inhabitable qui ne donna pas naissance au mot « inhabitant », qui pourtant est habité, de plus en plus.
Enfin afin de rappeler, par l’agacement et la redondance que derrière cette négation qu’induit le préfixe, se cachent des habitants.

Boris Beth

Extrait de VI(LL)ES – 2011 – BBKORP ©