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BBKORP © 2014

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Inhabitat [fragment]

Je me fige pour photographier, quelqu’un surgit. Un Inhabitant !
Il porte un sac en plastique blanc et marche d’un pas régulier vers sa tente. La dernière sur la photographie.
Je continue mon « inspection », ne touchant à rien, captant seulement les éléments de cet espace. Cherchant du détail, du renseignement sur le mode de vie. Une télévision ou une radio semble s’allumer dans la dernière tente.
Le tracé s’achève. Le travail de relevé photographique mutique aussi. Beaucoup d’images, beaucoup d’exemples variés. Aucune parole, uniquement des regards inspectant froidement les décors comme des scènes de crime.
Je me dirige vers la « sortie », une barrière découpée, rouillée et froide. Mais cet inhabitant me hante.
Eux que je n’avais pas croisés une seule fois lors de cette étude sur leurs habitats. Je dois lui parler car ici ne résident pas seulement des tentes mais ceux qui y vivent, ceux là même qui les construisent. Je
ne peux m’empêcher d’aller lui parler. Ne serait-ce que pour savoir comment il « fait ».

« Bonsoir, bonsoir » dis je.
Temps long.
« Bonsoir, qu’est-ce que vous voulez ? » me répond t-il hésitant, comme si je m’étais trompé d’interlocuteur.
Je me présente. Moi et mon but ici.
Je demande « Et comment faites-vous pour le matériel ? Les tentes, les couvertures, la radio ? Vous récupér… » Celui-ci me coupe.
« Ah non, mais moi je travaille monsieur. »
Eberlué, bien que je connaisse la situation de beaucoup de travailleurs en situation précaire, je questionne alors « Mais alors, pourquoi êtes vous ici ? Dehors ? Vous n’avez pas suffisamment pour louer quelque chose ? »

« Mais monsieur, regardez ma couleur, on est en France monsieur. Et vous savez il ne faut pas seulement de l’argent pour avoir quelque chose. »

10 minutes plus tard je suis dehors, dans la fourmilière, prisonnier cette fois de l’insolitude.
La nuit est tombée et la Petite Ceinture est derrière moi. Elle n’existe que parce que je l’ai regardée et arpentée. Elle persiste dans l’esprit comme une névrose, une obsession qui nous a tenus hors du temps pendant… un instant. La ville, quand à elle se soucie d’autre chose, de grandir, de s’étendre peut-être.

Zone de fin?

La Petite Ceinture de Paris est donc un espace complexe. Un intérieur à ciel ouvert. Une « zone » où les lois sociales des hommes s’arrêtent. Les pieds, le corps l’évitent en passant dessous ou la survolent sur un pont, une passerelle. Ignorant le microcosme qui s’y développe et le chaos qui s’opère. Car la Ceinture triche et trompe, elle qui semble si figée depuis que les trains l’ont désertée.

La végétation, omniprésente, informe sur son devenir à l’arrêt. La «PC» est un non-lieu dans la ville, dénuée de sa fonction, elle semble mourir dans une résurrection verte.

Mais dans ce dernier élan vital d’autres facteurs prennent vie, du moins continuent une existence.
Les « inhabitants », surnom que j’ai donné sur tant de lignes, désigne en provoquant par une négation ce que la ville ne voudrait pas voir. Comme un cauchemar, une maladie urbaine qu’elle tenterait de dissimuler dans ses veines, cette artère que forme la Petite Ceinture sur le territoire.

L’inconnu attire l’anonyme.
Le « SDF » dans le lent déroulement de désocialisation perd peu à peu son identité et finit par se confondre avec son arrière plan. Tout est une question de regard, de ce que l’on veut voir et si l’on veut voir.
La ville est un système pour l’animal politique qu’est l’homme. Et tout comme lui elle agit par sa puissance, elle assimile mais rejette aussi, à la manière d’un système immunitaire.

Mais des lieux échappent à sa loi. Et la « PC » est un lieu d’exil, dangereux, c’est le dernier stade du processus, car dessus, aucun regard ou presque ne se pose. Et il est question d’Homme, et l’Homme sans l’autre n’existe pas.
« comment exprimer qu’on était ignorant, d’une ignorance qu’on ignorait ?» s‘interrogeait Henri Raymond dans Les aventures spatiales de la raison.
Ce terme « d’inhabitant » est donc là pour soulever deux données premières, celle de l’inhabitable qui ne donna pas naissance au mot « inhabitant », qui pourtant est habité, de plus en plus.
Enfin afin de rappeler, par l’agacement et la redondance que derrière cette négation qu’induit le préfixe, se cachent des habitants.

Boris Beth

Extrait de VI(LL)ES – 2011 – BBKORP ©